jeudi 21 mai 2020

Déconfinement: Jour 10




L’Homme est parti. 

Dans un autre pays.

En France voisine. 

Il a préparé ses affaires dans un silence de plomb, tel un guerrier face au danger, il s’est muni de ses genouillères, son couteau suisse et une pomme. Il a pris les papiers nécessaires, c’est-à-dire les 47 attestations : une pour passer la frontière, une autre pour faire les cent premiers mètres … une pour s’acheter de la levure et du PQ français, une pour pourvoir retirer un masque à la commune, une pour rouler en 3ème, une pour actionner son klaxon, une pour ramener sa fille. 

Nous pouvons l’annoncer fièrement, Fille Aînée est PARMI NOUS !!! 

Les retrouvailles ont été bonnes, tellement chouette. On a pu parler confinement. Et comparer nos pains et nos tresses faits maison, nos bricolages, les 122 morceaux appris au piano, les techniques de passage de l’aspirateur et le choix des brosses pour tel ou tel recoin… bref, on avait l’impression d’avoir tous vécu la même chose mais pas dans la même maison. Son confinement était bien plus costaud que le nôtre. 

Mini Pirate était aux anges et Bébé Stitch se demandait pourquoi il y avait une personne de plus au goûter qui lui piquait ses bananes. 16 mois ce n’est pas l’âge du partage de bananes. 

L’Homme était ému d’avoir enfin tout le monde à table. 

Moi, je me demandais comment on avait réussi à vivre ces 2 mois et demi sans se voir et je nous ai trouséa tous vachement courageux. J’ai ressorti une banane pour fêter ça.

Maintenant, on va profiter de ces 4 jours ensemble et prévoir enfin les week-ends à venir comme avant… comme avant d’avoir pris dans les dents un semi-confinement.

Je suis allée revoir Roussette pour lui annoncer la bonne nouvelle. Elle a fait le poirier en agitant ses petits pieds.



samedi 16 mai 2020

Déconfinement: Jour 6


Ah le week-end est enfin arrivé ! Cette première semaine a rejoint de loin mes plus longues heures d’angoisses et son gros lot de tristesse. Comme je suis là pour vous faire rire, je ne vais pas vous raconter les dizaines de raisons qui me donnent envie de me terrer très loin du monde des humains, pour rejoindre une communauté de renards, qui m’accueilleraient les pattes ouvertes comme une des leurs. Je veux bien me teindre en rousse s’il le faut. Même les poils des jambes.

Bref. Ce semi-confinement a offert un repos de l’âme pour certains dont je fais partie. Repos vite terminé avec le relancement de l’économie, et ouverture des garderi.. des écoles.

Quelle joie de se revoir avec les copains. Mini Pirate, un peu la boule au ventre était fort heureuse de retrouver ses camarades. Ce qui est bien, c’est que nous pouvons profiter de réapprendre les jours de la semaine et les mois. Car comme les enfants vont à l’école le mardi, jeudi, lundi, jeudi, vendredi matin, mardi...c’est plus complètement clair. Et les mois, pareil : janvier, février, confinement, mai…. Les années, c’est plus facile. Avant le confinement, Après. Je vais reprendre ça avec Mini Pirate. On va dessiner une ligne du temps.

L’Homme s’en sort le mieux. Il trouve du plaisir avec ses classes. Et Bébé Stitch et moi, on les regarde aller et venir. On a l’impression d’être une meute, éparpillée. Par la force des choses, on réutilise la voiture pour faire des grands trajets. Et plus la vie reprend ses droits, enlevant à nombre d’entre nous les angoisses de l’arrêt, plus chez moi, elles grossissent et viennent se coller à ma peau, comme un rideau de douche mouillé, m’enroulent et m’empêchent de respirer. Il y a peu de choses que je n’ai su accepter, même l’impensable. Mais là, j’ai vraiment plus envie de continuer comme ça.

Je vais aller chercher quelques feuilles et branchages, fabriquer mon nid et prendre mes petits. Leur apprendre la vie en mangeant des pissenlits et des fleurs de bourrache. Retirer mon argent des banques, planter mes légumes dans un coin de clairière, lire de la poésie et chanter du Bach avec L’Homme. Autour du feu, je vais remettre des cordes à ma guitare, le piano ne va pas rentrer dans le terrier.

Ce sera chouette, on sera enfin à notre place, on ne sauvera plus la nature, on prendra soin du vivant car nous en faisons partie mais nous l’avons clivé en disant  « les humains », « la nature »…foutaise que tout ça. Nous sommes un tout. 

Du coup est-ce vraiment nécessaire de réapprendre les jours de la semaine ?


mardi 12 mai 2020

Déconfinement: Jour 2


Jour 2

Nous sommes sortis depuis deux jours du semi-confinement et j’ai l’impression que ça fait 4 ans que L’Homme est parti bosser. Hier, j’ai vécu cette journée comme la plus longue de l’année ! L’Homme a enfourché son vélo sous une pluie battante pour rejoindre son école, il m’a promis un appel a midi, j’ai eu l’impression qu’il m’appelait entre deux vols durant une escale.
La première fois que j’ai regardé ma montre il était 9h14 et ensuite ça s’est enchaîné… l’horloge du four me narguait et je suis sûre qu’elle reculait par moment.
Mini Pirate se lamentait de l’absence de son papa, et bébé Stitch me demandait du regard où était passé le 4ème larron. Je leur ai proposé de faire un dessin pour leur père qui n’était, à ce moment-là parti que depuis 27 minutes.
J’ai failli enfourner les enfants 125 fois. J’ai tenu bon. Roussette me faisait des signes depuis le poulailler, elle me disait : « tiens bon ! » avec sa petite aile repliée en signe de pouce pointé vers le haut.
Après une journée pleine, je me suis croisée dans le miroir, le soir et j’ai eu l’impression d’avoir pris encore quelques années.
L’Homme est rentré dans un tonnerre de cri de joie, il a jeté son imperméable jaune, comme un marin de retour après une pêche sous la tempête. Il y avait de la bravoure, des choses à se raconter, et pour la première fois en 2 mois, on avait vécu un truc que l’autre n’avait pas vécu en même temps. Ah !.. ça relance la passion !
Pour le 2ème jour, on s’est préparé. J’ai masqué l’heure du four. Il est parti avec son Tupperware sous le bras avec dedans un pain toast et un petit suisse banane. Il avait enlevé son imperméable jaune, ça faisait moins mélo. Et moi, j’ai géré: je ne lui ai envoyé que 56 messages vocaux.
J’ai lancé l’atelier « pâte à sel » vers 16h15 après un goûter de fruits frais. Telle la mère parfaite entourée de son aura rassurante… A 16h17, mon vocabulaire était un tantinet moins parfait. Ne mettez pas vos mains abimées dans du sel. Ça fait un mal de chien. J’ai dit tellement de gros mots que j’ai été punie dans ma chambre ; et là, j’ai enfin eu le temps de plier le linge.
L’Homme est rentré sans fanfare mais avec des pistaches. Il paraît même que Fille Aînée pourra peut-être venir nous voir ce week-end !
Cela dit, Grochâ a décidé de changer le monde, il se promène avec une pancarte : « pas de nature, pas de futur ». Il s’est peint les poils des moustaches en vert et s’est inscrit à un programme de petits-pas-pour-une-vie-meilleure-et-plus-responsable-pour-la-famille-et-la-planète. J’ai été re-punie vers 17h quand j’ai eu l’audace de ne pas séparer le carton et le papier d’alu du Ragusa. Pfff. Cela dit, je lui souhaite plein succès, mais je pense qu’on n’a pas fini de se faire punir !